AUTEURE

ESSAIS

Ecrire ou dire

J’ai tellement et tant entendu de sermons sur l’acte d’écrire, qu’il m’est désormais presque impossible de me mettre à ma table sans rougir ou sans perdre l’essence de ma pensée dans la confusion de ses conséquences en matière d’interprétation.

Il me faut laisser à la porte ces bagages encombrants, cette cervelle aliénée de lettrée.

Et alors, peut-être, l’horizon de mes lignes apparaitra et je saurai quoi penser, quoi dire, sans peur de commettre un acte condamnable. Est auteur celui qui a des choses à dire.

Ecrire ? Non, cela c’est autre chose. Ecrire est devenu un domaine d’intellectuels conventionnés. Ecrire est devenu l’acte de faire agréer à ce que l’on dit, alors que dire consiste à faire naître une pensée qui donne à penser.

Des valeurs relatives

C’est un poncif : rien en ce monde n’a de valeur absolue, tout n’aurait donc absolument qu’une valeur relative.

Cela ne signifie pas que tout est sans importance, ou que toute chose peut perdre de son importance en y regardant de moins près. Cela signifie, et là réside l’enjeu de ce fondement, que la valeur d’une chose ne réside pas en la chose elle-même, mais dans le regard posé sur elle.

Principe simple s’il en est, étendons un peu la chose : cela est à dire que la valeur à accorder à une chose, un être, un l’animal, par exemple, n’est pas absolue, mais qu’elle réside dans l’opinion d’autrui, individuellement et collectivement. De là, intervient le fait qu’un maître donne une valeur immense à son compagnon à quatre pattes, quand un autre ne l’estimera pas plus qu’un vulgaire gardien ou qu’un partenaire de chasse enfermé dans une cage quand il ne court pas après le gibier.

Existe-t-il une valeur hors de ces consciences ? C’est là que l’éthique blesse.

Nous ne nous laisserons pas duper par l’atteinte du pathos ; non, de valeur intrinsèque, il n’en existe pas. Et j’étendrai bien davantage la chose ; nous pouvons, en effet, appliquer ce principe à d’autres choses, comme à l’art : ce n’est pas en soi que l’œuvre atteint tel ou tel crédit, valeur artistique ou pécuniaire, ce n’est, bien sûr, que par le prisme de l’individualité d’un décisionnaire ; chaque amateur saura défendre son goût selon cette idée de ce qu’il considère comme artistique.

Il en va de même pour l’existence humaine.

Vous protestez ?

Vous estimez que les atteintes portées à la vie sont immorales, mais, et c’est là que force est de se questionner, ces atteintes n’ont jamais cessé d’être monnaie courante : du meurtre à l’avortement, du suicide à l’euthanasie, de la guerre entre peuples au génocide… La mort de l’autre bat son plein comme jamais. Et ce fut toujours l’un des grands passe-temps de l’humanité que de s’entretuer à loisir de façon plus ou moins légitime, selon la mode et les mœurs.

Donc, soit l’on porte son regard en conservant un point de vue moraliste confrontant l’homme à sa bestialité et sa cruauté, soit, et c’est là ce en quoi nous voulons croire, l’on ose regarder cet espace invisible entre l’objet et nous, cet intermédiaire indéfini entre l’objet à estimer et le décisionnaire de son prix : la subjectivité. En effet, ce n’est pas en supprimant la subjectivité que l’on en guérit, c’est, au contraire, en acceptant l’écueil de l’objectivité et en s’injectant une savante dose de subjectivisme, que l’on s’en vaccine.

Pourquoi, par exemple, parler de valeur humaine en termes de semaines pour le fœtus ? Cela a-t-il seulement un sens que de parler d’individu selon le stade du développement embryonnaire ?

Quand la vie en tant que telle apparait-elle ? Sa respectabilité est-elle liée à la conscience ? Et reviendrons-nous sur la controverse de Valladolid concernant l’âme humaine ? Le temps, l’ethnie ou l’âge changent-il quelque chose à l’affaire ?

Ces éléments nous entraînent vers l’écueil de la subjectivité, notamment à travers l’expérience du temps.  C’est bien parce que le temps est perçu différemment, selon une multitude de critères, que l’on a nécessairement besoin d’une montre pour mettre tout le monde d’accord. L’unité de mesure est indiscutable pour les scientifiques et les hommes réglés. Mais, comprenant que le temps que l’Homme a voulu dominer et normer garde toute sa relativité, nous comprenons aussi que la valeur d’une vie, mettons celle d’un fœtus, dépend seulement de l’œil que l’on voudra bien poser sur lui, aucune unité de mesure ne viendra jamais nous mettre d’accord.

C’est la morale, religieuse le plus souvent, qui dit que chaque vie est inestimable, au sens d’une valeur si grande que l’on ne saurait la chiffrer, tandis que c’est la raison qui dit que chaque vie est inestimable, au sens où aucune n’a de valeur précise car chacune ne tire son prix que de l’estime que chacun veut bien lui porter. Les deux concepts se rejoignent tout en se distinguant l’un de l’autre, comme deux pendants qui se feraient face sans jamais se comprendre.

Il ne s’agit aucunement pour moi de faire l’apologie du regard de l’autre comme mesure de l’estime de soi. C’est de façon bien plus générale que cela s’opère, en décentrant tout individu de lui-même, pour n’en garder que le regard sur l’extérieur et non le regard extérieur sur lui-même.

Si cela semble difficile, cela ne relève pas de l’impossible. Tout jugement trouve son fondement dans le vécu de l’individu, car s’il est vrai que la valeur que l’on porte au monde varie selon les principes que nous venons d’édicter, il est encore plus vrai que la valeur que l’on porte à soi-même peut également dépendre de l’avis de l’autre, notamment celui reçu durant l’enfance, période où la conscience de nous-mêmes se développe. De là vient qu’un tel se croit tout droit sorti de la cuisse de Jupiter quand tel autre a le sentiment de  n’être que de la mauvaise herbe.

L’erreur vient de l’homme qui confond ses jugements relatifs, et donc subjectifs, avec des vérités.

Admettre que rien, en soit, n’est absolu, nous contexte et selon un prisme, certes mobile, mais toujours présent : inutile de vouloir se débarrasser du prisme en ce qu’il n’est que subjectivité, le tout est de l’utiliser en plusieurs endroits, de plusieurs façons, afin de faire sienne une multitude de pensées qui, toutes ensemble, forment un faisceau de vérité.

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