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Naissance de Scribia

Je tourne. Cela me permet de bien m’admirer, de me conforter dans l’idée que je me fais de mon image et de m’en satisfaire à souhait.

Je m’explique : je suis mon propre égo.

C’est ici mon domaine, je vis dans une salle d’eau qui m’est dédiée. C’est une salle de bain dans laquelle je peux me purger à loisir de toutes les impuretés que l’on m’attribue ou qui se permettraient d’envahir les projections de mon moi, mon propre idéal.

            Je tourne, encore et encore, je commence à m’enivrer de moi-même.

L’esprit sature face à cet afflux d’informations exclusivement unipersonnelles. Je bouillonne littéralement tant mon corps gesticule et mes yeux se mirent.

C’est trop. Je dois m’arrêter.

Assise par terre, je cherche un remède à ce mal apparemment irrémédiable : cloisonnée dans cette immense salle d’eau, je suis littéralement envahie par mon reflet !
Les murs et le plafond sont recouverts de miroirs qui ont pour seule fonction de me rappeler à moi-même.

Je ne peux m’échapper de mon image, elle est mon horizon et ma prison.

Pourquoi les reflets deviennent-ils flous ? Que se passe-t-il ?

Ma vision se brouille, je pleure.

Je pleure !… De joie, peur, colère, honte ou tristesse ? Comment le savoir ? Qu’importe l’émotion, l’ego que je suis les mélange toutes ensemble, il pleure et ne s’en aime que davantage. Mais voilà que les larmes obstruent mon champ de vision et font de mes projections un florilège de brouillons, un amas de tristes bouillons.

Arrive le déclic. L’ego que je suis, à force de se regarder, finit par ne plus se supporter. Narcisse, de s’être admiré, semble s’être lassé. Je me vois et me hais.

Je me rue vers les robinets qui constellent la pièce, les ouvre à fond et m’agite ainsi avec rage, le plus inutilement possible, d’un jet à l’autre. Je m’ébouillante en vérifiant la température ; je veux l’eau brûlante comme le feu de l’enfer, comme l’enfer que je suis pour moi-même.

La chaleur s’amplifie et emplit la pièce.

L’humidité chauffée crée la vapeur, et, sur les miroirs, fait naître la buée.

Je ne me vois plus nulle part, je ne perçois plus rien de mon image où que ce soit.

Quel apaisement !

Puis vient la question existentielle, au sens le plus propre du terme ; est-ce que j’existe ?

Je me regarde, j’essaie de regarder mon corps. Trop de buée, je ne vois rien. Je touche seulement …  Je ne sais faire la différence entre moi et le reste du monde, je ne me connais pas. Je ne sais rien. Mais j’ai des mains qui touchent tout autour d’elle.

Mes mains ? Prouveraient-elles que j’existe encore ?

Je les regarde fixement mais ne vois rien, je bouge mes doigts… sur le sol ou sur ma peau, quelle différence ? Cela n’est pas suffisant pour m’élucider et me détacher du monde qui m’entoure.

Me rapprochant d’un miroir, je laisse glisser mon doigt sur la surface lisse et opaque.

Il se déplace, crée des lignes, des courbes, des arabesques.  Il s’arrête.

Il recommence.

Encore. 

Puis l’informe, le dénué de sens laisse place à un premier mot, puis au second…

Le doigt écrit. Il écrit.

Qui est-ce ? Ce « il » écrivant ?  Est-ce moi ?

Non, il semble que ce soit tout autre. On s’est introduit en moi !

Cela me plaît d’être habitée, je ne peux arrêter ce doigt qui danse avec le miroir, de plus en plus vite, c’est une jouissance. C’est bien une preuve que quelque chose en moi existe !… Pour autant, cela ne prouve pas mon essence propre, car je n’existe, pour ainsi dire, que du bout de ce doigt… qui écrit.

Quelqu’un est-il là, dans ma tête ? Est-ce qu’il contrôle mon doigt ?

Oui. C’est à présent le sien, il me semble qu’il ne m’appartient plus.

Il s’est immiscé dans mon être comme un voleur. C’est un usurpateur, il se sert de moi comme on utilise un stylo. Sans vergogne, il me vole à moi-même à travers l’acte d’écriture.

Il écrit.

Plus il écrit et plus j’existe. Qui étais-je donc avant d’écrire ?

Je sais que je ne sais pas. Mais j’écris, donc je suis.

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